Le bruit du silence
Infocom | 28 février 2011 | lire | reportage

bruit du silenceDix degrés en dessous de zéro dehors, à peine quinze dans l’église du monastère Saint-Maurice de Clervaux, toujours plongé dans une nuit d’encre. Les frères entrent en silence. Tous sont là, les mains cachées dans leurs longues bures noires, la tête baissée. Les vigiles, premier office d’une journée qui en compte sept, vont débuter. Une heure et demie de prière pour démarrer une journée « à la recherche de Dieu ». Il est cinq heures et quart.

Laudes, 7h15

Après quinze minutes de litanie en latin pour célébrer le début de la journée, tout le monde commence à vaquer à ses occupations. Sur la neige gelée qui crisse à chaque pas comme un orage dans le silence du matin, un frère balaie l’allée de l’église ; le cuisinier, seul laïc travaillant au monastère, prépare le déjeuner, une cigarette à la bouche ; le frère Jean, fermier, va visiter quelques-uns des cinquante veaux qu’il a vu naître qu’il a quitté l’abbaye de Maredsou pour Saint-Maurice.

Tierce et messe concélébrée, 10h30

La nef de l’église est vide d’hommes et de bruit. Du haut des fenêtres tombe la pâle lumière bleue du matin. Deux femmes entrent. L’ensemble du public de la messe. Au loin, dans le  cloître, une sonnette rompt le silence. Les moines arrivent dans le choeur par paire, le regard fixé sur le sol. Ils se saluent, prennent place dans les stèles. Huit sont vêtus de blanc ; ceux qui serviront la messe. L’office commence. Après une heure de prière et une eucharistie, le père-abbé se lève : « Allez dans la paix du Christ ». Les frères se saluent à nouveau, s’inclinent devant l’hôtel et  repartent.

Sexte, 12h45

Après un office d’une dizaine de minutes, les moines quittent à nouveau le choeur et traversent le cloître, aussi glacial que silencieux.  Après une nouvelle prière, frères et hôtes s’asseyent, le repas commence. On apporte les plats, sans un bruit. Le cliquetis des couverts est à peine couvert par la voix du moine qui fait la lecture. Au programme, la vie et la règle de Saint-Benoît, des passages de l’évangile, les écrits du Saint-Père, Benoît XVI. Les moines mangent sans émettre un son, le nez dans leurs assiettes, le plus vite possible. Un repas est réglé comme une horloge, une routine sans faille qui élimine tout besoin de communiquer.

None, 14h15

Du déjeuner à none, les frères regagnent le cloître et leurs occupations. Autour d’une tasse de café avec les hôtes, frère Thibaut, l’hôtelier de l’abbaye, quitte les lieux pour une demi-heure du silence, imposée par la Sancta Regula (la règle de saint Benoît). Thibaut est l’un des doyens de l’abbaye, il a consacré soixante ans de sa vie à la prière, dont quarante à Rome. Assez pour s’habituer au soleil et regretter qu’en comparaison, Clervaux ressemble à « une cave froide et humide ». Depuis qu’il est frère, les choses ont beaucoup changé dans le monastère : « Quand je suis rentré ici, nous étions quatre-vingts frères de neuf nationalités différentes. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que 19 ». La raison de cette désertion est ici un sujet tabou et on préfère éviter la question. « Les temps ont changé », conclut-il pudiquement.

Vêpres, 18h – Complies, 20h30

Le dernier chant grégorien de complies résonne dans l’église vide. Les frères se tournent vers l’orient, droit, en silence. Pas un son , pas même le bruit d’un vêtement, pas même le bruit du chauffage. Le père abbé frappe un coup sur son pupitre.  Les frères descendent de leurs stèles et regagnent le cloître. Une autre journée de silence et de prière au service de Dieu s’achève.

Thomas Hupkens
Étudiant en journalisme (3e Bac.) – Ulg – 2011
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